« CES JOURS QUI DANSENT AVEC LA NUIT » : dans l’intimité d’une mère désenfantée

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CES JOURS QUI DANSENT AVEC LA NUIT   

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Au théâtre du Lavoir Moderne parisien (XVIIIe arrondissement) la comédienne Agnès Noël a livré une interprétation saisissante d’Ariane, une mère privée de son enfant qui tente de reconquérir son identité.

Une femme seule sur scène. Elle tente de faire le deuil de sa fille Orisha morte un an auparavant. « Ces jours qui dansent avec la nuit » n’est pas qu’une pièce sur la douleur que peut ressentir une mère privée de son enfant. C’est aussi une introspection, à travers la vie de cette femme qui rejette une société dominée par l’homme et une vision imposée de l’identité féminine. Avant d’être une pièce de théâtre, « Ces jours qui dansent avec la nuit » était une nouvelle de Caya Makhélé. Une œuvre qui a séduit Sirine Achkar, la metteuse en scène.

Une mère désenchantée

Un berceau vide, des jouets pour nourrisson qui jonchent le sol, une table et deux chaises : le décor est brut. Nous sommes un an après l’assassinat d’Orisha. Un bébé albinos que l’héroïne, Ariane, aime encore. Elle surprend à prendre dans ses bras un morceau de tissus, et à le materner comme s’il était vivant. C’est la différence de cette enfant qui l’a perdue, une différence que sa mère acceptait, l’instinct maternel reprenant le dessus. Comme un coup de massue, c’est le compagnon de l’héroïne, Motoliwa, qui a tué l’enfant, l’étouffant avec un oreiller loin du regard de sa mère. Un crime qui appelle à la vengeance. Cette volonté de vendetta anime Ariane tout au long de la pièce, sans qu’elle ne le dévoile malgré tout.

Trois bouteilles de vin sont sur la table, et la mère boit, elle se sert deux verres comme un rituel pour honorer la mémoire d’Orisha. L’héroïne est ivre, elle danse, et livre au public un monologue sans gène. Elle parle de sa vie après la mort de son enfant. Une vie faite de fuites, dans l’alcool et avec les hommes. Ariane dit n’en avoir oublié aucun, même si elle ne se souvient pas du nombre d’hommes mariés ou célibataires qui sont passés dans son lit. Elle met un point d’honneur à préciser qu’elle n’allait jamais chez eux, « pour garder le contrôle ». Ariane aurait voulu « avoir un sexe qui parle et qui dise ce qu’il pense du mâle qui le visite. Le ronge ». Le monologue est intense, ses répliques se déversent sur le public, passant d’un sujet à l’autre sans superficialité. Ariane danse, mollement. Elle semble s’oublier et lâcher prise sur son corps.

Agnès Noël qui incarne cette mère désenfantée interprète ce rôle avec une profondeur troublante. Elle est seule sur scène et pourtant, nous ne sommes pas une seule fois distrait tant elle occupe l’espace du Lavoir Moderne parisien. Peut-être est-ce cette scène sans estrade où le public est au même niveau que la comédienne qui provoque une proximité ?

Féminité(s)

Plus qu’un rituel de deuil, « Ces jours qui dansent avec la nuit » aborde aussi la (re)construction d’une femme, dans un monde dominé par les hommes. Des hommes que l’héroïne semble mépriser, elle les trouve minables et lâches, comme Motoliwa l’infanticide.

Parfois Ariane s’allonge sur le sol poussiéreux du Lavoir moderne. A d’autres moments elle agite sa bouteille d’alcool, rependant de son précieux liquide sur scène. Dans cette ardeur, Ariane critique les canons de beauté qui lui sont imposés depuis « Paris, Londres ou Milan ». Elle rejette aussi les canons de pensée sur la féminité qui font la ligne éditoriale de nombreux magazines féminins. Critique, elle évoque ces tests faussement psychanalytiques qui voudraient éclairer les femmes sur leur personnalité et leur place face aux hommes.

C’est aussi une critique de la mondialisation qui transparaît dans cette pièce. Cette femme rejette la technologie, la télévision, pour elle « c’est de la sorcellerie » contemporaine qui pousse les Hommes à ne plus penser par eux-mêmes. Trop sensible, Ariane confie porter en elle l’horreur du monde qui l’entoure. Un monde en guerre, où les massacres se multiplient. Une référence intemporelle qui fait encore écho à l’actualité. Alors pourquoi mettre au monde un enfant dans ce contexte ? Parfois l’héroïne regarde par une fenêtre faite d’un panneau éclairé. Au loin elle distingue une petite fille albinos qui fait du vélo dans la rue. Elle aurait pu être Orisha.

Vendetta

L’acte providentiel se dessine lorsqu’Ariane raconte qu’elle a revu Motoliwa, ce père qui la dégoute. Il est ivre et veut la récupérer, elle est selon lui la seule femme qu’il ait jamais aimée, peu lui importe sa réputation. Elle le conduit dans une ruelle sombre, et le tue dans un crime métaphorique. Ariane s’assoit sur la bouche de Motoliwa et l’étouffe avec son sexe. Ce geste symbolique ferme la pièce, le rapport de force s’est inversé. L’héroïne s’est enfin vengée de l’assassinat de son enfant mais aussi des hommes qui ne la respectait pas. Ariane est sauvée, la ruelle s’éclaire du visage d’Orisha.

Mélanie Longuet

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